L'art de la plaidoirie : construire, dire, tenir le temps
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L'art de la plaidoirie : construire, dire, tenir le temps

Plaidoirie : plan et hiérarchie des arguments, travail de la voix et du corps, gestion du temps et des interruptions, entraînement des étudiants en droit.

9 min de lecture

Une plaidoirie est l’exposé oral par lequel un avocat défend la cause de son client devant une juridiction, après l’échange des écritures. Elle se construit autour d’une demande claire, de trois arguments hiérarchisés et d’un fil que le juge peut suivre sans effort. Le reste tient à la voix, au regard et au temps.

Écrit judiciaire et parole d’audience : deux régimes distincts

Le dossier est déjà écrit quand l’avocat se lève. Conclusions, pièces, bordereau : tout a été communiqué et discuté, parfois clôturé plusieurs semaines avant l’audience. La plaidoirie ne rejoue pas cette partition, elle en donne la clé.

Les écritures lient le juge, la parole l’éclaire

En appel, l’article 954 du code de procédure civile, dans sa rédaction issue du décret du 29 décembre 2023 applicable depuis le 1er septembre 2024, énonce que la cour ne statue que sur les prétentions énoncées au dispositif et n’examine les moyens au soutien de ces prétentions que s’ils sont invoqués dans la discussion. Une idée absente des écritures ne devient pas recevable parce qu’elle a été prononcée à la barre. La conséquence est directe : l’oral sélectionne, il n’ajoute rien.

Le format change aussi de nature. À l’écrit, le lecteur revient en arrière, ouvre une pièce, relit un paragraphe obscur. À l’oral, cette faculté disparaît. Chaque phrase est entendue une seule fois, dans l’ordre où elle tombe. Une subordonnée de quatre lignes, parfaitement lisible dans des conclusions, devient inaudible devant une formation de jugement.

Plaidoirie, plaidoyer, réquisitoire

Trois mots circulent ensemble et désignent des actes distincts. La plaidoirie est l’exposé d’une partie devant une juridiction, borné par la procédure. Le plaidoyer défend une cause en dehors de tout prétoire : un plaidoyer pour la liberté de la presse n’appelle aucun tribunal. Le réquisitoire appartient au ministère public, qui requiert une peine. Se tromper de registre coûte cher, devant un jury de concours comme devant une chambre correctionnelle.

Construire le plan : une demande, trois arguments, un fil

Un plan de plaidoirie ne ressemble à aucun plan de copie. L’objectif n’est pas d’exposer un thème en deux parties équilibrées, mais d’amener une juridiction à prononcer une décision précise.

Partir du dispositif, jamais des faits

L’exercice commence par la fin. Que voulez-vous que le tribunal écrive dans son dispositif ? Nullité du congé, requalification du contrat, relaxe, dommages et intérêts chiffrés. Cette phrase, rédigée en premier au brouillon, devient la boussole du travail. Tout argument qui ne rapproche pas le juge de cette phrase sort du plan.

Le réflexe se forge en même temps que les exercices écrits de la faculté. La rigueur du syllogisme acquise avec la méthode du commentaire d’arrêt sert directement à la barre : règle, faits qualifiés, conséquence, dans cet ordre.

Hiérarchiser plutôt qu’énumérer

Une plaidoirie qui aligne huit moyens n’en défend aucun. La règle pratique tient en trois temps :

  • le moyen le plus fort ouvre, tant que l’attention du juge est intacte
  • les moyens secondaires occupent le centre, groupés par logique et non par chronologie
  • l’élément le plus concret ferme, parce qu’il reste en mémoire

Les moyens faibles se traitent en une phrase, ou pas du tout. Les abandonner à l’oral n’y renonce pas juridiquement, tant qu’ils figurent aux écritures.

Le fil que le magistrat doit pouvoir répéter

Un juge qui enchaîne quinze dossiers dans la matinée retient une phrase par affaire. Formulez cette phrase vous-même, avant lui : « Ce contrat a été signé sous la pression d’un délai que mon client n’a pas choisi. » Le fil narratif n’embellit pas le dossier, il le rend mémorisable. Les faits viennent ensuite le nourrir, jamais l’inverse.

Pupitre d’audience en bois clair avec un dossier ouvert et des notes manuscrites

La voix, le souffle, la place du corps

Le fond ne circule pas tout seul. Un raisonnement juste porté par un débit monocorde arrive amoindri, et chaque praticien de l’audience le vérifie très vite.

Le débit, les silences, la respiration

Trois réglages font la différence à la barre :

  • le débit : ralentir sur la règle de droit, accélérer sur le récit des faits
  • le silence : une pause d’une seconde avant la demande finale la détache du reste
  • le volume : parler pour le magistrat le plus éloigné, sans forcer la gorge

La respiration abdominale soutient les phrases longues sans essoufflement. Elle se travaille debout, hors dossier, comme un exercice à part entière.

L’ancrage, le regard, les mains

Ce chantier dépasse largement les facultés de droit, et les professionnels de la parole vont le chercher là où il s’enseigne. À Paris, l’école de théâtre pour adultes Avenue du Spectacle réunit des amateurs de tous horizons dans des ateliers animés par des comédiens, avec un travail régulier sur la voix, l’appui du corps et la présence devant un groupe. Les mêmes réflexes servent au prétoire : tenir un appui stable, occuper l’espace autorisé, adresser son regard à la formation de jugement plutôt qu’à ses notes.

Trois défauts corporels reviennent sans cesse : la lecture tête baissée, la main agrippée au pupitre, les gestes parasites qui accompagnent chaque mot. La correction s’énonce vite et s’installe lentement. Notes réduites à des mots-clés, appuis fermes, mains qui ponctuent au lieu de s’agiter.

Lire ou parler ?

Une plaidoirie intégralement lue perd le contact avec le juge. Une plaidoirie entièrement improvisée déborde et oublie. Le compromis retenu par la plupart des praticiens tient en trois éléments : une trame écrite en titres courts, deux ou trois phrases rédigées mot pour mot, l’accroche et la demande finale, le reste dit librement.

Tenir le temps, encaisser l’interruption

Le temps de parole n’appartient pas à l’avocat. Il appartient au président.

Ce que dit le texte

L’article 440 du code de procédure civile, dans sa rédaction issue du décret n° 2010-1165 du 1er octobre 2010, confie la direction des débats au président : le demandeur, puis le défendeur, sont invités à exposer leurs prétentions, et le président met fin aux plaidoiries lorsque le tribunal s’estime éclairé. Un avocat interrompu n’est donc pas maltraité, il est arrêté par une règle de procédure.

Devant la cour d’assises, l’article 346 du code de procédure pénale organise l’ordre au bénéfice de la défense : la réplique est permise à la partie civile et au ministère public, mais l’accusé ou son avocat ont toujours la parole les derniers. Cette dernière prise de parole se prépare autant que la plaidoirie principale.

Le format court, la vraie discipline

Beaucoup d’audiences accordent quelques minutes par dossier. Trois habitudes rendent ce format tenable :

  • préparer deux versions, une développée et une réduite au seul moyen principal
  • placer la demande dans les trente premières secondes, avant tout risque d’interruption
  • répondre à la question posée sans reprendre le plan depuis le début

Une question surgie en cours de plaidoirie n’a rien d’une agression. Elle signale un magistrat qui a lu le dossier et cherche un point précis. Y répondre franchement vaut mieux que promettre d’y venir plus tard.

Quand la plaidoirie n’a pas lieu

L’oral n’est plus systématique. L’article 799 du code de procédure civile prévoit le dépôt des dossiers au greffe lorsque l’affaire ne requiert pas de plaidoirie, à la demande des avocats. Le même texte règle l’hypothèse où les parties ont accepté que la procédure se déroule sans audience, en application de l’article L. 212-5-1 du code de l’organisation judiciaire.

Ce recul de l’oral change la valeur de la parole qui subsiste. Quand une affaire est plaidée, c’est qu’elle soulève une difficulté que l’écrit n’a pas tranchée. La plaidoirie devient un choix, plus une routine. Elle mérite une préparation proportionnée, un constat qui vaut pour l’ensemble des professions judiciaires recensées dans notre panorama des métiers du droit.

Salle d’audience vide avec bancs de bois et lumière naturelle rasante

S’entraîner avant le premier dossier

Aucune faculté ne délivre l’aisance orale avec le diplôme. Elle figure pourtant parmi les qualités attendues pour faire du droit, et elle s’acquiert dans des dispositifs identifiés, ouverts dès la licence.

Les concours d’éloquence étudiants

Trois circuits structurent cet entraînement en France :

  • Lysias : l’association naît en 1992 de l’initiative de trois étudiants de Paris II, s’ouvre aux autres universités parisiennes en 1994, aux facultés hors Paris en 1999, et ajoute une épreuve d’éloquence à la plaidoirie en 2008. Les concours locaux se tiennent aujourd’hui dans plus d’une vingtaine d’universités avant une finale nationale.
  • Eloquentia : association fondée par Stéphane de Freitas en 2012, dont le premier concours se déroule à l’université Paris 8 Saint-Denis en 2013. Le programme associe des formations à la prise de parole et des concours ouverts.
  • Le concours international de plaidoiries du Mémorial de Caen : consacré aux droits de l’homme, il distingue plusieurs catégories, dont celle des lycéens ouverte depuis 1996, celle des élèves-avocats et celle des avocats.

Ces exercices ne remplacent pas la technique juridique. Ils installent tout le reste : tenir dix minutes, encaisser un jury, finir sa phrase quand la salle bouge. Les étudiants qui s’y engagent tôt cumulent souvent cet entraînement avec le travail de fond décrit dans notre guide pour réussir sa première année de droit.

Le grand oral du CRFPA, puis l’école

L’examen d’accès aux centres régionaux de formation professionnelle d’avocats comporte une épreuve orale décisive. L’arrêté du 17 octobre 2016 la fixe ainsi : un exposé de quinze minutes après une heure de préparation, suivi d’une discussion de trente minutes avec le jury, sur un sujet relatif à la protection des libertés et droits fondamentaux, affecté du coefficient 4.

La formation se poursuit ensuite en école. L’École de formation professionnelle des barreaux du ressort de la cour d’appel de Paris, le plus important des onze centres régionaux, forme ses élèves sur dix-huit mois dont six de stage en cabinet, avec des mises en situation sur dossiers réels et un concours de plaidoirie organisé par l’association des élèves-avocats. La suite du parcours est détaillée dans notre dossier sur l’étude de droit pour devenir avocat.

La Conférence du stage

Au sommet de cette pyramide figure la Conférence des avocats du barreau de Paris, dont la forme actuelle remonte à 1810. Elle désigne chaque année douze secrétaires à l’issue d’un concours d’éloquence qui juge l’aptitude oratoire et la capacité de conviction des candidats. Les lauréats assurent des missions confiées par l’Ordre, dont le discours d’ouverture de la rentrée solennelle. Assister aux séances publiques de ces joutes reste l’un des entraînements les plus instructifs qu’un étudiant puisse s’offrir gratuitement.

Rangée de robes noires d’avocats suspendues dans un vestiaire de palais de justice

Les erreurs qui reviennent le plus souvent

  • Refaire les conclusions à voix haute : le juge les a lues, il attend autre chose.
  • Ouvrir par trois minutes de rappel procédural au lieu de la demande.
  • Empiler les moyens sans hiérarchie, jusqu’à noyer le plus solide.
  • Attaquer le confrère adverse plutôt que son argumentation.
  • Citer une jurisprudence sans en donner la portée en une phrase.
  • Dépasser le temps, puis bâcler la fin quand le président coupe.
  • Terminer sans formuler la demande, en laissant le tribunal la deviner.

Ce dernier point pèse plus lourd que tous les autres. Une plaidoirie qui ne dit pas ce qu’elle demande laisse le travail au juge, et le juge tranche alors sur les seules écritures.

Prochaine étape : prenez un dossier de travaux dirigés, écrivez en une phrase la décision attendue, retenez trois moyens, puis dites le tout en cinq minutes chronométrées, debout, sans lire une ligne. Enregistrez-vous et réécoutez. À raison de deux séances par semaine, les progrès de débit et d’ancrage deviennent audibles en un mois.

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